Les Cariatides (Victor Hugo)
Extraits.

[... Hugo parle ici de Louis XIII et de ses conseillers, dont Richelieu]

Ce temps fut morne, obscur, douloureux, inclément,
Implacable, et la Grève en fut la seule fête.
Tant que dura ce roi, le peuple eut sur la tête,
Au lieu d’azur, au lieu d’astres, au lieu de ciel,
On ne sait quoi de bas, d’infâme et de cruel ;
On entendait la mort marcher sur cette voûte ;
Ce règne eut pour plafond l’échafaud qui s’égoutte
Donc ce roi, c'est le Juste.                        

                        Et celui qui le suit,
C’est le Grand. Ce héros, ce roi dont le front luit,
Fut magnifique ; il fut le maître incomparable ;
Fier, il avait sous lui la foule misérable,
Les disettes, les deuils, les détresses, les pleurs,
Un chaos de grabats, de fièvres, de douleurs ;
Il fit, magicien, sortir de ces broussailles
Cette fleur gigantesque et splendide, Versailles.
Il fut le roi choisi, de puissance inondé ;
Il eut Colbert, il eut Molière, il eut Condé ;
Il fut lumière ainsi que Bel à Babylone ;
Son trône fut si haut qu’il devint le seul trône,
Et tous les rois étaient de l’ombre devant lui ;
La terre avait pour but d’occuper son ennui ;
Et la toute-puissance et l’empire et la gloire
Et l’amour et l’orgueil faisaient dans la nuit noire
Au-dessus de sa tête un abîme étoilé ;
Gloire à lui ! Sous ses pieds, tandis que, Dieu voilé
Par toutes les splendeurs sur son front réunies,
Homme soleil ayant pour rayons des génies,
Vêtu d’or, triomphant, heureux, vertigineux,
Ne faisant point un pas qui ne fût lumineux,
Flamme, astre, il empourprait son olympe superbe,
Le peuple, n’ayant pas de pain, mangeait de l’herbe,
La nudité hurlait et se tordait les mains,
Les affamés gisants râlaient sur les chemins,
La France esclave avait un haillon pour livrée ;
Un hiver, on en vint à ceci que, navrée,
N’ayant plus une ronce à manger, ne sachant
Que faire, ayant brouté tous les chardons du champ,
La misère attaqua les mornes catacombes ;
Le soir on enjambait le mur triste des tombes ;
Des cimetières noirs l’homme chassait les loups ;
De la bière pourrie on écartait les clous,
Et le peuple fouillait de ses ongles les fosses ;
Les femmes blasphémaient et pleuraient d’être grosses,
Et les petits enfants rongeaient les os des morts ;
Les mères des cercueils tâchaient d’ouvrir les bords,
Cherchant ce qu’on pourrait manger dans ces décombres,
Creusant, mordant ; si bien que les trépassés sombres,
Se dressant à travers les tombeaux écroulés,
Disaient à ces vivants : qu’est-ce que vous voulez ?
Mais qu’importe ! Il fut grand ; il mit le monde en flamme ;
Il fut le nom vainqueur que la foudre proclame ;
Et les drapeaux au vent, les tambours, les canons,
Les batailles nouant leurs orageux chaînons,
Les plaines par la mort des villes élargies,
Le réseau flamboyant des vastes stratégies,
Turenne, Luxembourg, Schomberg, Lorge, Brissac,
Et Namur massacrée et Courtray mise à sac,
L’incendie à Bruxelle et le pillage à Furnes,
Les fleuves rougissant de sang leurs sombres urnes,
Gand, Maëstricht, Besançon, Heidelberg, Montmédy,
La boucherie au nord, la tuerie au midi,
L’Europe ravagée, écrasée, étouffée,
Lui firent dans son Louvre un colossal trophée
De ruine, de nuit, de cendre et de tombeaux.

Mais c’est peu, les cités ainsi que des flambeaux
Brûlant et répandant leur lueur sur la terre ;
C’est peu l’éclat guerrier, la gloire militaire,
Cette goutte de sang qui s’élargit toujours ;
C’est peu le choc des camps, l’écroulement des tours ;
La guerre, cheval fauve, au-dessus des frontières,
Jetant aux fronts des rois ses ruades altières,
C’est peu ; c’est peu l’épique et vaste assassinat
De l’Artois, de la Flandre et du Palatinat ;
Remplacer les moissons par des flots de fumées,
Coucher sur les sillons des cadavres d’armées,
Briser les escadrons contre les escadrons,
Ce n’est rien ; ce n’est rien la clameur des clairons,
L’obus crevant les murs, les places bombardées,
Gengiskhan et Timour passés de cent coudées ;
Il fit plus, il se fit le grand bourreau de Dieu ;

Pieux, il ramena, par le fer et le feu,
Son peuple à la candeur de la foi catholique,
Et Rome admire encor, dans sa joie angélique,
Ce qu’il a fait blanchir, en ces temps immortels,
D’âmes, de cœurs, d’esprits, au pied des vrais autels,
Et de crânes au pied de la potence horrible.

Oh ! Comme l’évangile extermine la bible !
Comme c’est beau, le roi plein d’un Dieu furieux !
Splendides flamboiements du saint glaive des cieux !
De quoi les rois chrétiens ne sont-ils pas capables
Lorsqu’il faut venger Dieu de ces maudits, coupables
Du crime de vouloir prier à leur façon !

Ô spectacle admirable ! Exil, bagne, prison,
Des pasteurs, des docteurs, des hommes consulaires
Courbés sous le bâton dans le banc des galères,
Cinq cent mille bannis, cent mille massacrés,
Dix mille brûlés vifs, rompus vifs, torturés,
Patients en chemise au seuil des basiliques,
Tourbillon des bûchers sur les places publiques,
Âcre fumée ayant des râles dans ses plis,
Surprises, guets-apens, gens tués dans leurs lits,
Juges fatals passant ainsi que des tonnerres,
Pinces tordant des seins de femme, octogénaires
Dont la barre de fer fait crier les vieux os,
Tous les dogues du meurtre ouvrant leurs noirs naseaux,
Rivières rejetant les noyés sur leurs plages,
Cavalerie affreuse écrasant les villages,
Feu, ravage, viol, le carnage, le sang,
La fange, et Bossuet, sinistre, applaudissant !

Ô roi pieux béni de l’église qu’il sauve !
Tout un peuple traqué comme une bête fauve !
Oui, ce fut comme un vol de sanglants éperviers ;
Montrevel sur Tournon, Lamoignon sur Viviers ;

Oui, ce fut monstrueux, oui, ce fut lamentable ;
On tuait dans la rue, on tuait dans l’étable ;
On jetait dans le puits l’enfant criant Jésus,
La mère, et l’on mettait une pierre dessus ;
On sabrait du pasteur la vieille tête chauve ;
Les crosses des mousquets écrasaient dans l’alcôve
La nourrice au berceau, l’aïeule à son rouet ;
Siècle affreux ! Les dragons chassaient à coups de fouet
Devant eux des troupeaux de femmes toutes nues ;
La débauche inventait des rages inconnues ;

L’orgie imaginait des supplices ; le vin
Inspirait Sabaoth dans son courroux divin ;
Cent monstres bondissaient de contrée en contrée ;
La cartouche éclatait dans la vierge éventrée ;
L’orthodoxie était comme un tigre qui rit,
Tartuffe encourageait de Sade au nom du Christ !
Fanatisme hideux, implacables doctrines,
Faisant de tout un peuple un monceau de ruines,
Affreux, le sabre aux dents, le crucifix au poing !

Tu ne crois pas en Dieu, Louvois ! Tu n’y crois point,
Letellier ! Ah ! Vieillards, mères, enfants, victimes !
Ce sont les ennemis de Dieu qui font ces crimes ;
Le servir de la sorte, avec du sang aux mains,
C’est vouloir l’étouffer dans le cœur des humains ;
Ces religions-là, ce sont les pelletées
De terre que sur Dieu jettent les noirs athées !

Et c’est pourquoi ce roi rayonne ; il est flagrant
Que l’autre étant le juste, il faut qu’il soit le grand.
Ô grandeur, de charnier et de meurtre mêlée,
Qui de têtes de mort apparaît étoilée !
Lion superbe ayant le chat pour compagnon !
Conquérant coudoyé par les supplices ! Nom
Où la veuve Scarron jette son ombre vile !
Sceptre qui s’est laissé manier par Bâville !
Glaive altier dont la fouine a léché le fourreau !
Lauriers où sont marqués les dix doigts du bourreau !
Roi qui tresse la claie et comble la voirie !
Ô couronne des lys qui, la nuit, se marie
Au bonnet de béguine où l’église souda
La calotte de fer du vieux Torquemada !

Ô peuple que son roi broie et détruit ! Désastre
D’un monde sur qui tombe et s’écrase son astre !
Tout le soir de ce règne appartient aux hiboux ;
Dans ce noir crépuscule ils sortent de leurs trous ;
Les billots, les poteaux mêlent leurs vagues formes,
Et l’on voit se dresser, monstrueuses, énormes,
Une roue au couchant, une roue au levant,
Où pendent, disloqués, dans les souffles du vent,
Deux cadavres, sur qui tout le genre humain prie,
L’un est la conscience et l’autre est la patrie.

Ô grand Louis, héros, vainqueur, sacré, flatté,
Adoré, l’avenir, qui dit la vérité
Plus haut que les Fléchiers et que les Bourdaloues,
T’offre un char triomphal, mais avec ces deux roues. ?
....
Victor Hugo

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